Fierfete

UQAM et “liberté académique”

by on May.13, 2017, under Géneral

Vers 2007-2008, les ailes jeunesses des trois plus grands partis politiques provinciaux ont organisé un débat à l’Université de Montréal. Comme j’étais déjà un sale anarchiste à l’époque, j’ai joint mes efforts à d’autres militant-e-s d’extrême-gauche, qui avaient par ailleurs, pour la plupart, une très mauvaise réputation.

Comme ni Québec Solidaire, ni le Parti Vert n’avaient été invités, pas mal de monde avait déjà un a priori négatif. L’université est en théorie un lieu d’échanges d’idées, pas de votes, non? La règle qui prévaut ailleurs (pas de député, pas de droit de parole) ne semblait pas adaptée au débat, étant donné que QS et le PVQ occupaient réellement un espace intellectuel, à défaut d’occuper des sièges à l’Assemblée.

Difficile de dire si c’est cette exclusion qui a poussé certain-e-s d’entre nous à distribuer des tracts « élections, piège-à-cons » à l’entrée de l’auditorium. Peut-être que nous aurions mis nos énergies ailleurs si la formule du débat avait été moins insultante. Mais étant pour la plupart globalement critiques de la classe politique, on aurait pas davantage applaudi l’inclusion d’autres jeunes politicien-ne-s.

L’ambiance n’était absolument pas tendue devant l’auditorium. Les tracts étaient distribués, les gens entraient, tout le monde est resté poli. Pourtant, quelques minutes à peine après l’ouverture de la salle, des flics faisaient irruption et « intervenaient » auprès de mes camarades de l’époque. Un des militants haut-placés d’un parti politique (vraisemblablement l’ADQ) s’était en effet senti « intimidé », ou avait eu peur de se faire entarter; ses raisons n’ont jamais été claires. Les gauchistes de l’UdeM avaient l’habitude de se faire brasser : illes ont obéi aux directives de la police.

Plus tard, juste avant la fin du débat, un militant du PLQ, qui me prenait pour un autre, a posé son agenda sur ma table et m’a chuchoté à l’oreille : « Tu poseras cette question-là au représentant du PQ. » Il avait griffonné quelque chose à la hâte au sujet d’une erreur de grammaire. « Si vous êtes si bons dans la défense du français, comment se fait-il que… ». Une question de mauvaise foi et complètement imbécile. Je sais pour l’avoir expérimenté que le PQ utilisait des stratégies similaires. La hiérarchie des partis politiques contrôlait avec soin la période de questions des conférences et débats, noyautait les salles comme elle pouvait. Je doute que ça ait changé.

Il y eut quand même quelques imprévus. Un militant de gauche, avant de poser sa question, a relevé l’absence de Québec Solidaire (le connaissant, ça m’étonnerait qu’il ait été membre du parti). Mais son micro a été coupé après quelques secondes seulement. Réduit au silence, il s’est contenté de lever les bras en signe d’incompréhension, avant de les laisser retomber.

Cette dynamique n’était pas exclusive à l’axe PQ-PLQ-ADQ/CAQ. Quand Ségolène Royal a visité l’UdeM à la même époque, une représentante de ATTAC-Québec, qui figurait pourtant sur la liste d’invité-e-s, avait été refusée à l’entrée. Apparemment elle était trop mal habillée. L’évènement avait été organisé par le CÉRIUM, dirigé à ce moment-là par Jean-François Lisée. À la décharge de celui-ci, quand je lui ai appris l’histoire au téléphone, il semblait passablement scandalisé.

Au cours de la même période, un Carabin a également donné deux grands coups de poing à des amis venus faire respecter une levée de cours lors d’une grève (de seulement une semaine). Une des deux victimes a été expulsée de l’Université, notamment à cause d’une opération de délation menée au sein même du département. De ce que l’on sait, l’agresseur n’a subi aucune conséquence – cette grosse brute doit enseigner Univers Social dans une école secondaire, à présent. Une collègue, plus tard, a aussi affirmé que nous – c’est-à-dire toutes, tous les militant-e-s de gauche impliqué-e-s dans cette grève très pacifique – avions maintenant une note à notre dossier. Je n’ai jamais osé vérifier.

Je ne vivais pas ces confrontations comme étant nécessairement des moments de violence extrême (à part l’expulsion de mon ami). Mon sommeil n’était pas troublé et mon niveau de stress était acceptable. Mais quand je souhaitais réserver un kiosque d’information pour parler de la gratuité scolaire et d’autres enjeux progressistes, je me souviens que j’avais pris l’habitude de faxer ma demande avec le papier en-tête d’un autre organisme, et d’inventer des prétextes comme la « Fête du printemps » et le « Pentathlon de l’Amitié ». Et quand des militant-e-s de l’extérieur venaient nous aider à « mobber », illes étaient plus souvent qu’autrement catastrophé-e-s par la vitesse à laquelle les affiches de l’ASSÉ disparaissaient (parfois plus de 70% au cours de l’après-midi même de l’affichage).

Quand la répression a pris des proportions extrêmes en 2012, j’étais à l’UQAM depuis longtemps, et je n’étais absolument pas étonné. Des professeur-e-s arrêté-e-s, forcé-e-s de donner leur cours par un agent de sécurité de la Best? Des étudiant-e-s profilé-e-s et menotté-e-s alors qu’illes ne faisaient que boire du thé en étudiant? Affreux, mais pas étonnant. D’autant plus qu’à l’époque, la loi spéciale (le fameux projet de loi 78) interdisait non seulement la grève, mais l’incitation à la grève et «l’omission» de ne pas inciter à cesser la grève. Une vraie de vraie atteinte à la liberté d’expression. Mais pas une atteinte exceptionnelle. De fait c’était assez normal, et pas du tout en rupture avec le passé. Au Québec (et un peu partout ailleurs), quand on défend des idées de la gauche radicale, on sait jamais ce qui nous pend au bout du nez. Prendre la parole est risqué. Il se passe rarement une année pendant laquelle nous n’ayons pas à défendre physiquement un évènement menacé par des racistes, des mascus, des transphobes, la police ou autres. Qu’on vienne tenter de nous donner des cours sur la liberté d’expression est un peu risible.

Et s’il s’avère que les universitaires réacs du Québec vivent dans la peur – j’en doute, malgré leur impressionnante capacité à avoir peur de tout – eh bien j’ai une bonne nouvelle à leur annoncer : nous vivons tous et toutes dans la peur mutuelle. Nous avons peur de la répression. Illes ont peur d’être contredit-e-s. J’imagine que ça s’équivaut. Quant à la soi-disant liberté académique, elle a toujours senti le moisi.

Au Festival du Jamais Lu, Marcos Ancelovici a déclaré que quand on censurait vraiment quelqu’un, on ne l’invitait pas sur tous les plateaux pour en parler le lendemain matin. C’est vrai si on parle du cas du Chili de Pinochet, auquel il faisait référence. Mais en 2010, quand je suis sorti de la prison du G20 de Toronto avec des dizaines d’autres manifestant-e-s, des journalistes du Star et de CBC/SRC attendaient déjà devant la grille. Il peut arriver que la censure ait un effet contraire. On peut alors souvent parler d’Effet Streisand. Et le cas de censure n’a pas besoin d’être véridique pour que les principaux/ales acteur/trices fassent du millage dessus. Par exemple,  la fameuse conférence transphobe de Rhéa Jean n’a pas été perturbée aussi violemment qu’elle aime le répéter partout. Et dans le cas de Mathieu Bock-Côté, le panel a été annulé par l’organisateur sans qu’il n’ait reçu de menaces. Il l’a dit et redit lui-même, mais c’est le polémiste qu’on a écouté. Même Normand Baillargeon parle encore d’une «conférence interdite». À quelqu’un qui lui parle d’une manifestation néo-nazie en Europe, il répond:

Toutes proportions gardées, MBC a retenu plus d’attention au Québec que la tentative de censure du Forum Social Mondial de Montréal, marquée notamment par la diffamation politicienne, le rejet des demandes de visas de centaines de participant-e-s (dont Aminata Traoré) et la violence de la LDJ, une organisation d’extrême-droite. Et évidemment, on a pas ironisé, à ce moment-là, en disant que les censeurs ne faisaient que donner plus de visibilité aux évènements en s’y attaquant. Parce que tout le monde ne bénéficie pas de l’Effet Streisand. Et que les victimes qu’on a tendance à croire satisfont souvent à certains critères bien précis.

Le double-standard et la fabulation sont donc au centre du discours concernant la liberté d’expression dans nos université (mais surtout, voire exclusivement à l’UQAM). Des rumeurs d’origine largement – mais pas que – conservatrice parlent d’un inquiétant phénomène de censure sur les campus états-uniens. Il n’en faut pas plus pour qu’on cherche ici les symptômes manifestes d’une contamination. Et qu’on hurle à la mort au premier récit délirant qui semble la confirmer. Personne n’a cru bon de chercher à savoir, dès le départ, si la situation était si désespérante aux États-Unis, et si le portrait qu’on se fait de l’état de la liberté académique chez nos voisins du sud est réel ou déformé par la distance et la caricature médiatique.

Tout aussi déprimant : la responsabilité des anarchistes là-dedans. Évidemment, beaucoup d’anars sont dogmatiques. Ni plus ni moins que le premier venu. Mais parler de radicalisation? Ayant perturbé ma première conférence (de presse) vers 2004, est-ce que j’étais déjà radicalisé à l’époque? Et quoi dire de l’influence presque totalitaire sur les campus, si aigüe que les profs craintifs/ives s’autocensurent avant même qu’on ait l’occasion de le faire? Je ne savais pas qu’on représentait une telle force.

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