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Saint-Jean: le symbole et au-delà

by on Jun.25, 2017, under Culture, Géneral

À peu près tout le monde a vu le vidéo du char allégorique d’Annie Villeneuve à la Saint-Jean de Montréal. Beaucoup ont souligné le pouvoir du symbole évoqué par des hommes racisés, vêtus de guenilles et poussant le char, accompagnés d’un choeur immaculé de personnes blanches. Plusieurs en ont profité pour introduire la notion de « colorblind racism », qu’on pourrait traduire par « indifférence raciste ». C’est-à-dire: la tendance, surtout chez les personnes du groupe dominant, à ne pas prendre en considération le vécu des personnes racisées, en prétextant souvent qu’elles ne font « pas la différence » entre les couleurs de peau.  Si vous n’avez toujours pas visionné le vidéo, le voici. Il provient de la page Facebook de Félix Brouillet.

Le symbole

Évidemment, il s’agit d’un accident. Joël Legendre, metteur en scène de la parade, n’a pas volontairement et consciemment voulu représenter des esclaves africains poussant le navire grinçant du nationalisme québécois.

Les jeunes n’en ont peut-être pas eu conscience non plus. Imaginez à présent leur malaise.

Cela ne réduit évidemment pas l’intensité de la bévue. Comme dans toutes les histoires de blackface des dernières années, et dans lesquelles les intervenant-e-s du milieu de la culture ont offert une performance pathétique (Marilou Craft a récemment très bien résumé la situation à Icitte), on s’étonne de l’absence de sensibilité vis-à-vis des groupes racisés, autant que de la sursensibilité vis-à-vis de la critique. Rappelons par ailleurs qu’il y a eu plus de 4000 esclaves au Québec entre 1650 et 1834. Marcel Trudel les a recensé-e-s il y a déjà longtemps. Connaissant les limites de la méthodologie, je sais qu’on ne peut revoir ce nombre qu’à la hausse. Dans le cadre d’un évènement qui vise donc à glorifier le 375e de Montréal, foyer historique de plusieurs centaines d’esclaves, cette représentation est d’une incroyable ironie: on montre accidentellement ce qu’on a essayé de cacher.

Si vous n’y voyez pas de scandale, je vous suggère de réfléchir à cette analogie : et si, dans une parade pan-canadienne, on demandait accidentellement à des Québécois-es de porter des sceaux remplis de l’eau des deux Océans, afin de représenter la devise de la fédération? Je suis certain que l’importance du symbole n’échapperait à personne. Plusieurs y verraient une allusion aux « porteurs d’eau », une vieille insulte raciste visant les Canadiens-français. On ne peut baisser les yeux devant ce genre de mise en scène, même si le sens échappe aux créateurs/trices.

Mais il y a quelque chose de plus choquant que le symbole lui-même.

Un hasard qui n’en est pas un

On sait que la discrimination à caractère raciste a des effets profonds sur la situation financière et sociale des personnes racisées au Québec. Il est notamment plus difficile de se faire valoir auprès des employeurs/euses, plus difficile de signer un bail. Les personnes racisées, diplômées ou pas, enthousiastes ou pas, sont donc proportionnellement plus nombreuses à accepter des mauvaises jobs et galèrent à trouver un logement décent. Ces difficultés se répercutent dans le taux d’emploi, le revenu moyen, etc. Même à Montréal, ce temple de la tolérance.  Je l’ai très bien constaté moi-même à l’automne dernier, alors que je cherchais désespérément une nouvelle source de revenus. Plus l’emploi pour lequel je postulais était bien payé, et plus les employé-e-s appartenant à des « minorités visibles » étaient rares. C’est un fait: à  Montréal, il y a peu ou pas de Noir-e-s en haut de 14$ de l’heure.

J’ai fini par me faire embaucher dans un centre d’appel, une job au salaire minimum : plus de 80% des employé-e-s appartenaient à des « minorités visibles ». La plupart de ceux et celles à qui j’ai parlé étaient diplômé-e-s et s’exprimaient dans un français impeccable.

Au premier jour de ma formation, j’ai entendu les boss hurler après une employée. Ces gens-là savent que leur main-d’œuvre ne peut pas se permettre de perdre une job même minable, et ils multiplient les abus.

Le milieu culturel est similaire. Encore une fois, selon les données amassées par Marilou Craft : « 56 % des Montréalais sont nés à l’étranger ou ont au moins un parent né à l’étranger. Toutefois, selon un recensement du Conseil québécois du théâtre (CQT), dans la saison théâtrale montréalaise 2014-2015, la proportion de contrats attribués à des artistes dits de la “diversité” ou autochtones était de 10,5 %. » La chanteuse Elena Stoodley faisait un constat encore plus scandaleux : « Les Québécois quittaient littéralement la salle quand je chantais. »

Les organisateurs/trices de la parade de la Fête nationale ont cru faire un bon coup en invitant des équipes sportives d’une école secondaire défavorisée. Le contraste n’était pas intentionnel.

Mais il n’y a pas de « hasard » dans le fait de voir autant des jeunes personnes racisées dans les écoles pauvres. Il n’y a pas de « hasard » dans le fait de voir presque uniquement des blancs/anches sur le dessus des chars allégoriques. Il n’y a pas de hasard dans le fait de reléguer les personnes racisées au rôle de porteurs d’eau dans nos manifestations culturelles.

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