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Genre

Le genre neutre en français – une tentative

by on Jan.04, 2017, under Géneral, Genre

Je féminise la plupart de mes textes depuis des années et des années. C’est devenu un automatisme : quand j’écris « les militant-e-s », mon doigt se place intuitivement sur la touche «-». À l’oral, je suis nettement moins habile, en revanche : je m’enfarge sans arrêt depuis au moins 2006, mon utilisation de la féminisation change selon le public visé, j’ai tendance à faire l’élision du “et”; même que parfois je fusionne des syllabes. Ce qui donne en général quelque chose comme « les infirmiersfirmières » et « les étudiantudiantes ». Il existe un autre problème à l’oral : afin de distinguer clairement le substantif du participe présent au milieu de mon bégaiement et de mes hésitations, je place le féminin en dernier dans le cas de mots en “-ant”. Car il y a parfois eu des confusions à cet égard : par exemple, quand je dis « les étudiantes-étudiants en histoire », si je ne prononce pas clairement un « et », il arrive souvent qu’on comprenne « les étudiantes étudiant en histoire ». Normal : dans ce cas précis le même phonème se répète : é-é. Le réflexe s’est étendu au reste (d’autant plus qu’il me permet de faire plus facilement l’élision de syllabes et donc de parler plus rapidement) et il m’est même arrivé de me le faire reprocher. Pour avoir l’air plus naturel, j’ajoute donc un « pis les » entre plusieurs substantifs : « les pompières pis les pompiers accepteront jamais l’entente ». Mais dans ce cas précis, il y a des « p » partout, et quelqu’un de pas très attentif pourrait croire que j’ai dit quelque chose comme « les pompières épompées », ce qui ne veut absolument rien dire. Le « ça pis ça » me donne moins l’impression de simplement parler « comme un militant de l’ASSÉ » mais ce n’est pas parfait.

L’Insolente Linguiste est réfractaire aux contractions de la féminisation à l’écrit. Elle a expliqué brièvement son point de vue sur Facebook., dans la foulée de commentaires concernant un article du Devoir sur l’Académie française.

Je ne suis pas d’accord avec ce fragment d’explication : effectivement, la langue est surtout orale, mais pas mal de formes écrites comprennent des idéogrammes, des déterminatifs, des émoticônes, et plusieurs trucs pas du tout applicables à l’oral. Cela peut s’avérer très utile et ajouter de la flexibilité à notre manière de nous exprimer. Je considère par ailleurs cette forme de féminisation comme étant essentiellement orale. Quand on lit « étudiant.e.s », on doit prononcer « étudiants et étudiantes » ou « étudiantes et étudiants ». Il n’y a pas de confusion ou d’accroc, du moment qu’on comprend le code. Les formes de proto-écriture les plus communes ne représentaient pas des phonèmes : c’était de simples signes servant à mémoriser. L’association phonème-caractère s’est faite graduellement. Qu’on conserve des conventions similaires, encore aujourd’hui, ne m’offusque pas tellement.

Comme plusieurs autres, je réfléchis cependant depuis longtemps à la création d’un genre neutre en français. Non seulement en raison de sa commodité mais également pour que les personnes non-binaires ne soient plus forcées de choisir entre le masculin et le féminin. Mais je n’ai rien osé proposer, parce que je jugeais que je ne me tenais pas suffisamment au courant des débats sur la question pour y participer, et que je ne suis pas suffisamment calé en linguistique pour me sentir légitime. Si une personne consciencieuse peut me renvoyer vers des ressources en ligne sur le sujet – et là je parle de tentatives réelles de créer un genre neutre pour le français, je connais déjà le « ille », le « iel », et j’ai fait un peu de linguistique française, alors je connais très bien l’histoire misogyne de la grammaire – j’apprécierais.

Dans certains milieux queer et féministes de l’extérieur du Québec, les éléments neutres déjà présents dans une langue (comme en allemand) voient souvent leur utilisation élargie. C’est très commode quand le genre neutre existe DÉJÀ depuis longtemps.

En français, il faut remonter loin pour trouver un genre neutre (et je ne sais pas où exactement). En latin, on utilisait un genre neutre, mais on le déclinait également : se coller à ces règles ne me semble pas utile aujourd’hui, mais on pourrait marquer le genre neutre par un « um » bien senti, puisque c’est ainsi qu’on terminait un nom neutre de la deuxième déclinaison au nominatif, et laisser tomber toute déclinaison supplémentaire. On écrirait donc « l’étudiantum s’est inscritum en sciences de l’information.» Évidemment c’est hideux.

Voilà donc ce que je propose:  changer la terminaison par une lettre qui n’est grammaticalement pas réellement associée à un genre : le “i”[1]. Au lieu d’étudiant.e.s, on pourrait alors écrire “étudiantis”, “iels ont été malmenéis” et prononcer le “i” quand ça adonne aussi à l’oral, incluant dans les participes et adjectifs (par exemple : “Iels ont été satisfaitis”.) La prononciation semble assez naturelle dans la plupart des cas, et permettrait l’utilisation plus fréquente des diphtongues. Possible qu’à la longue, le «i» tombe à l’oral, et qu’on finisse par prononcer « Iels ont été satisfaitz » mais j’en ai sincèrement rien à foutre.

Qu’en serait-il des articles?

Il serait possible d’écrire « lèi traducti » au lieu de « le/la traducteur/trice ». Ou encore « lèi traducteuri ». Au pluriel : « Les traducteuris / traductis ». Ça peut paraître totalement étrange, mais on s’y ferait rapidement. Le cas du un/une est plus complexe, étant donné que « uni » se dit assez mal dans certaines situations (vous ferez l’essai) : je suggère alors de conserver la nasale du masculin, d’ajouter un « ne » et d’écrire « unne », ce qui je pense a déjà été fait. Possible qu’avec le temps, les noms débutant par une voyelle nous poussent à prononcer « une », et les noms débutant par une consonne « un ». Les articles neutres, au pluriel, n’auraient pas à changer, quoique j’aime bien « leis », comme dans « leis enchanteuris malheureusis » (« les enchanteurs/eresses malheureux/euses »).

Il risque certainement de subsister quelques ambiguïtés, puisque certains noms se terminent en “i” et “ie”. Par exemple, « unne bourgeoisi aiséi » pourrait être confondu, à l’oral, avec « une bourgeoisie aisée », et « lèi pêcheuri est ferméi » avec « la pêcherie est fermée ». Si on décide également de prononcer le “s” au pluriel, il serait difficile de différencier “auteuris” de “autrice”, et “acteuris” de “actrice”. Tout n’est pas parfait avec le “i” mais il existe certainement des manières de contourner la plupart des ennuis.

L’utilisation d’un genre neutre peut nous donner l’impression de lire une langue étrangère, ou une forme de latin « macaronique ». Mais il est assez rare qu’un texte doive compter un grand nombre de féminisations : on utilise généralement ce procédé pour parler de personnages génériques ou de groupes mixtes. La langue ne risque pas d’en être totalement « dénaturée ».

______

[1] On pourrait justifier par le fait qu’on utilisait le « i » à la fin des noms de la deuxième déclinaison, au neutre en latin, cas génitif. C’est une explication ridicule mais trouver une antériorité imaginaire à un élément nouveau permet souvent de confondre les esprits réactionnaires.

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